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Témoignage d’un employé d’abattoir

Virgil Butler a travaillé dans les abattoirs de Tyson, aux Etats-Unis, de juillet 1997 à novembre 2002. Son témoignage, qui a précédé une campagne internationale contre l’un des clients de Tyson, la chaîne KFC, est retranscrit ci-dessous. [1]

Dans l’esprit d’un tueur

Les conséquences psychologiques, pour ceux qui travaillent dans l’abattage des poulets, sont un problème ignoré de la majorité des gens, et même de nombre de militants qui se battent pour les droits des animaux. En fait, la « machine à tuer » ne peut pas trancher la gorge de tous les poulets qui passent, et notamment de ceux qui n’ont pas été correctement étourdis par le bac électrique. C’est pour cette raison qu’il existe ce que l’on nomme un « tueur », dont le métier consiste à repérer ces oiseaux afin qu’ils ne soient pas ébouillantés vivants dans le chaudron. (Bien entendu, il ne peut pas tous les attraper, mais nous y reviendrons).

(Gardez en tête, tout en lisant ces lignes, que je travaillais dans le plus petit des abattoirs de Tyson. Ils en ont des bien plus grands, qui gèrent des centaines de milliers de poulets par nuit. Bien évidemment, ils ont plus d’un abatteur, mais il n’y en a qu’un par chaîne. Et ils ont plusieurs chaînes à gérer.)

Imaginez : votre chef vous annonce que c’est votre tour d’être de nuit dans la pièce d’abattage. Vous vous dites : « M..., ça va être dur cette nuit ». Peu importe le temps qu’il fait dehors, il fait toujours chaud dans cette pièce : entre 32 et 38 degrés Celsius. Et puis les chaudrons maintiennent le taux d’humidité à quasiment 100%. Il se forme comme une brume à cause de la vapeur dans l’air. Vous mettez votre tablier en plastique pour protéger tout votre corps des jets de sang, ainsi que de l’eau chaude qui asperge la lame de la machine à tuer et nettoie le sol. Vous enfilez le gant métallique et prenez le couteau. Il est très aiguisé. C’est important.

Vous entendez les cris des poulets qu’on suspend dans la pièce d’à côté, et les crochets métalliques qui s’entrechoquent. Vous entendez le bruit des moteurs qui font avancer les poulets tout au long de la chaîne. C’est si assourdissant que vous pouvez crier sans pouvoir vous entendre (j’ai essayé une fois pour voir). Il faut communiquer par signes si quelqu’un passe la porte, bien que personne n’y tienne. Les gens entrent seulement s’ils y sont obligés. Et ils ne veulent surtout pas vous faire sursauter. Pas quand vous avez un couteau aiguisé à la main. Au cas où vous vous retourniez brusquement...

Les poulets arrivent du bac électrique vers la machine à tuer. Il est temps de se mettre au travail. Vous pouvez vous attendre à devoir en attraper un tous les cinq oiseaux à peu près ; beaucoup d’entre eux n’ont pas été étourdis. Je vous rappelle qu’il en arrive 182 à 186 par minute. Il y a du sang partout, dans le réservoir 8x8x50 cm qui se trouve sous la machine, sur votre visage, votre cou, vos bras, partout sur votre tablier. Vous êtes couvert de sang. Parfois, il vous faut essuyer le sang coagulé, sans pour autant quitter la chaîne des yeux, de peur que l’un des poulets n’échappe à votre vigilance, ce qui est fort probable...

Vous ne pouvez pas tous les attraper, mais vous vous y efforcez. A chaque fois que vous en ratez un, vous entendez l’affreux cri qu’il pousse en se débattant dans le chaudron, et en se heurtant aux parois. Bon sang, encore un « poulet rouge ». Vous savez que, pour chaque oiseau que vous voyez souffrir ainsi, il y en a eu au moins dix avant lui que vous n’avez pas vu subir le même sort. Vous savez juste que ça arrive. Vous espérez que la machine ne va pas tomber en panne ou se bloquer. Vous n’avez qu’une seule envie : que la nuit se termine, pour pouvoir rentrer chez vous. Mais il reste encore deux longues heures et demie avant la pause. Plus de deux heures à tuer sans relâche. Au moins deux douzaines de poulets par minute, au mieux. Au pire, bien plus encore.

Rien que la quantité d’abattages et de sang peut vous miner le moral au bout d’un moment, surtout si vous ne parvenez pas à vous fermer complètement à toute émotion, jusqu’à vous transformer en robot zombie donneur de mort. Vous avez l’impression de n’être qu’un rouage d’une immense machine à tuer. Et c’est d’ailleurs comme ça que l’on vous considère. Parfois, des pensées étranges vous viennent en tête. Vous êtes seul avec les poulets agonisants. Ces sentiments surréalistes vont jusqu’à vous faire abhorrer la barbarie de votre comportement.

Vous mettez à mort des oiseaux sans défense par milliers (75 000 à 90 000 par nuit). Vous n’êtes qu’un meurtrier.

Vous ne pouvez pas vraiment en parler, à qui que ce soit. Les gars au boulot penseraient que vous êtes trop sensible. Votre famille et vos amis n’ont pas envie d’en entendre parler. Ça les met mal à l’aise, et ils ne savent pas quoi dire, ni comment réagir. Il leur arrive même parfois de vous regarder bizarrement. Certaines personnes ne veulent même pas avoir affaire à vous quand ils apprennent ce que vous faites dans la vie. Vous n’êtes qu’un meurtrier.

En désespoir de cause, vous vous occupez l’esprit en pensant à autre chose, pour ne pas finir comme ces gars qui finissent par perdre la tête. Comme ce type qui était tombé à genoux en implorant Dieu de lui pardonner. Ou le gars qu’ils ont traîné à l’hôpital psychiatrique parce qu’il faisait sans cesse des cauchemars de poulets qui le poursuivaient. J’en ai fait moi aussi (il frissonne). C’est flippant. Vous concentrez votre attention sur autre chose pour vous détacher de la situation. Pour empêcher votre esprit de se noyer dans les centaines de litres de sang qui vous entourent. La plupart des gens qui travaillent dans cette pièce et dans la cage de suspension prennent des stimulants pour tenir le rythme, et aussi des sortes de substances relaxantes pour échapper à la réalité.

Vous avez davantage de pulsions violentes. Quand vous vous mettez en colère contre quelque chose, ou quelqu’un, il y a plus de chances pour que vous vous y attaquiez physiquement. Il y a aussi plus de chances qu’avant pour que vous utilisiez une arme. Notamment un couteau. Bien aiguisé. Vous n’êtes qu’un meurtrier.

Vous commencez à vous dégoûter vous-même pour ce que vous avez fait et continuez à faire. Vous avez honte de dire aux autres ce que vous faites la nuit, pendant qu’ils dorment dans leur lit. Vous n’êtes qu’un meurtrier.

Les gens ont tendance à vous éviter, même les autres à l’abattoir, que ce soit par instinct, ou parce qu’ils savent ce que vous faites et ne comprennent pas comment vous pouvez faire ça nuit après nuit. Vous devez avoir quelque chose qui ne tourne pas rond. Vous êtes imprégné de l’odeur de la mort. Vous n’êtes qu’un meurtrier. Un tueur en série.

Vous finissez par vous couper de tout ressenti. Plus rien ne vous touche. Parce que, si quelque chose vous touche, ça ouvre la porte à toutes ces émotions négatives que vous ne pouvez vous permettre de ressentir si vous voulez garder votre métier. Vous avez des factures à payer. Et il faut bien manger. Mais pas du poulet. A moins d’être vraiment affamé ! Vous savez ce que représente chaque bouchée. Toute cette horreur et cette négativité. Toute cette brutalité.

Réunies en une seule bouchée.

Nombre de ceux qui font ce métier commettent des actes violents. Ils commettent des crimes. Les gens qui ont déjà un passé criminel ont tendance à être attirés par ce métier. Il est impossible d’avoir sa conscience pour soi quand on tue des créatures vivantes nuit après nuit.

Vous vous sentez à l’écart de la société, comme si vous n’en faisiez plus partie. Seul. Vous savez que vous êtes différent de la plupart des gens. Ils n’ont pas à l’esprit des visions de morts horribles. Ils n’ont pas vu ce que vous avez vu. Et ils n’en ont aucune envie. Ils ne veulent même pas en entendre parler.

Sinon, comment pourraient-ils encore manger ce morceau de poulet ?

Bienvenue dans le cauchemar dont je me suis échappé. Je vais mieux maintenant. Je partage de bons moments avec les autres, la plupart du temps en tout cas...

[1] Traduit du texte « Inside the Mind of a Killer », 31 août 2003.
http://cyberactivist.blogspot.com/2003/08/inside-mind-of-killer.html


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